3TTMAN, regarder pousser le bonheur

Pour sa deuxième collaboration avec Olow, Louis Lambert, alias 3TTMAN, a puisé dans son jardin de Tenerife. Il nous raconte son goût pour le relief et le ciment, son personnage à trois têtes, et pourquoi il choisit de regarder le monde du côté du bonheur, à son échelle.

Quand on l’appelle, Louis a les mains dans le ciment. Pas pour une œuvre cette fois, mais pour la maison qu’il rénove lui-même sur la côte nord de Tenerife (Canaries - Espagne), où il vit depuis bientôt quatorze ans. Peintre, céramiste et dessinateur passé par la rue, Louis Lambert, alias 3TTMAN, signe avec nous sa deuxième collaboration, pour la collection Invisible Happiness.

Hello Louis, tu nous racontes où tu vis ?

Louis Lambert (3TTMAN) : Ça va faire bientôt quatorze ans que je suis à Tenerife. Avant ça, j'ai vécu douze ans à Madrid, donc ça fait un moment que je suis en Espagne. J'habite sur la côte nord de l'île, la plus sauvage, celle où il y a moins de tourisme. Je suis plus ou moins près de la plage, je peux surfer et profiter de la famille, des enfants.


Comment tu as atterri là-bas ?

Louis : Ma femme est d'ici, on s'est connus à Madrid et quand nos premiers enfants sont arrivés, on a décidé de venir vivre ici. Au départ, l'idée était plutôt de revenir à Madrid, mais j'ai kiffé le surf, la qualité de vie est dingue. Au final, on a fait le choix de rester.

Sur quoi tu travailles en ce moment ?

Louis : Le gros projet, c'est la rénovation de la maison, je refais tout de manière organique, je fabrique aussi tous les meubles. C'est un truc que j'avais envie de faire depuis longtemps : une maison à mon goût, qui ait de la personnalité, la mienne. On sent que ce n'est pas la maison de tout le monde.

J'ai beaucoup travaillé le ciment dans le street art, je me suis familiarisé avec la technique et je l'intègre assez régulièrement dans mes travaux. Ça m'a donné les bases pour me lancer dans cette aventure.

Tu abordes la rénovation comme une œuvre ?

Louis : C'est carrément la même approche. Connaître une technique, essayer de la maîtriser et l'appliquer à l'artisanat ou à l'art. Pour moi, la construction n'est pas si différente de l'art, il y a de grosses similitudes dans la façon de penser les choses, et dans les finitions aussi. Ici, on dit cariño. De l'amour, de la passion, et il faut que ça se ressente à la fin, dans les finitions.

Tu as commencé il y a environ vingt-cinq ans, d'où ça vient ?

Louis : Je sais que c'est ce que je veux faire depuis que je suis tout petit. Quand mes potes allaient jouer au foot, moi je prenais des cours de dessin. C'est vraiment ma passion, et j'ai tout fait pour pouvoir m'y consacrer. De façon plus sérieuse, j'ai commencé vers 23 ans, au début des années 2000, en plein boom des sites internet en Flash. En parallèle, j'ai toujours peint, fait des murs, des graffitis. Je ne viens pas du graffiti à proprement parler, mais assez rapidement, j'ai travaillé dans la rue.

Tu as grandi dans un univers artistique ?

Louis : Pas du tout, mes parents aiment bien l'art, il y avait des tableaux à la maison, mais à une échelle de collectionneur très modeste. Ils ont bon goût, sans être du milieu.

On avait une nature morte de fleurs, peinte à l'huile au couteau, avec de gros reliefs. J'étais tout petit et je me rappelle toucher ce truc qui avait mis des années à sécher. Ça m'émerveillait, cette huile encore vivante des mois après, c'est pour ça que je travaille l'huile depuis très longtemps. Je cherche le relief de plus en plus, et c'est aussi pour ça que je suis parti vers le silicone. Pas mal de pièces de la collection viennent de là, de choses vues enfant qui m'ont marqué.

Le processus doit rester visible ?

Louis : J'aime qu'on sente le processus et ne pas essayer de l'effacer, au contraire : que dans l'œuvre finale, on ressente toute la construction. Quand j'utilise le ciment, je grave dedans, on voit où le geste s'arrête. Je cherche la spontanéité, l'erreur, je ne l'efface pas elle fait partie du truc et je l'assume complètement.

La rue fait encore partie de ton quotidien ?

Louis : Malheureusement, je vis dans un milieu assez rural. À Madrid, j'avais ce besoin de communiquer dans la rue, ici, de temps en temps, je fais un petit graff ou un tag de mon personnage (3TTMAN) dans les bungalows abandonnés à côté de la maison, sur un mur abandonné, mais c'est assez rare.

Comment est née cette nouvelle collaboration avec Olow ?

Louis : On avait déjà travaillé ensemble sur une collection, il y a quatre ans je crois. Et puis j'ai vu pas mal de potes porter des pièces vraiment cool, et plein de fois, c'était du Olow. Ça m'a donné envie de continuer. Il y a une belle distribution, un vrai respect de l'environnement. C'est une marque qui prend soin des détails et de la finition, qui y met du cariño.

Comment as-tu appréhendé la thématique de collection “Invisible happiness” ?

Louis : On a beaucoup échangé au début, avec plein de petits croquis. Ensuite, ils ont regardé mon site et m'ont dit qu'ils préféraient une ligne en particulier. On est partis sur la nature, c’est ce qui m’inspire le plus en ce moment.

Ici à Tenerife, j’ai acheté un terrain, et je me suis mis à jardiner, en plus de tout ce qui est ciment, construction, murs à refaire. J'ai appris à regarder les plantes, à en prendre soin. Les regarder pousser, voir les abeilles passer de l'une à l'autre. Des fois, j'aime juste m'asseoir et contempler.

Comprendre comment les choses fonctionnent avant de les travailler, c'est nouveau pour toi ?

Louis : Pas du tout, ça a toujours marché comme ça pour moi. Ma première céramique date de 2008, aujourd'hui tout le monde en fait, mais à l'époque, personne. J'aime chercher où se trouvent les limites entre une technique de construction et l'art, c'est de la curiosité. Où s'arrête l'art, où commence l'artisanat ? Au fond, c'est l'artiste qui décide de ce qui est de l'art. J'aime bien taquiner le ciment, une technique rudimentaire, liée au chantier, presque prolétaire, sans rien de négatif. Et lui donner une valeur artistique.

Tu refuses la séparation entre art et artisanat ?

Louis : Carrément, dans ma façon de vivre, tout peut devenir de l'art. En ce moment, je peins des natures mortes de fleurs et de plantes, une espèce d'hommage à ce monde que j'ai découvert il n'y a pas longtemps. Mon dernier tableau, ce sont les plantes que j'ai moi-même plantées. C'est un cercle vertueux, je me nourris de ce que j'ai semé.

D'où les sourires sur tes fleurs, ces “happy flowers” qui reviennent dans la collection ?

Louis : Oui cela symbolise le bonheur, et surtout de savoir le trouver. Des fois, on se perd dans des trucs futiles. Je ne suis pas dans une position privilégiée, mais je ne suis pas dans la galère non plus, et j'ai fait ce qu'il fallait dans cette recherche. Je suis allé vivre dans les îles parce que je savais que c'est ce qui m'apporterait du bonheur. À son échelle, c'est important d'essayer de voir le positif, et les fleurs me rendent heureux.

Dans le texte du catalogue, tu parlais de naïveté, de désinvolture, de flirter avec la bêtise. Pourquoi cette envie ?

Louis : Ça va de pair avec la joie, les petits bonheurs du quotidien. C'est une façon de moins se prendre au sérieux, de dédramatiser certaines situations. On vit dans un monde tellement extraordinaire. Quand je vois l'état du monde, je trouve dommage qu'on ne soit pas capables, en tant qu'êtres humains, de voir cette beauté. Et juste d'essayer d'être humains.

L'art populaire et religieux t'inspire toujours ?

Louis : L'art religieux, un peu moins qu'avant. Ce qui m'intéressait, c'était de voir où commence la religion. Mais sinon, ce que j'adore plus particulièrement, c'est l'art folklorique, l'art primitif. Il y a là quelque chose d'universel. Regarde les peintures préhistoriques, l'art mexicain, indien, asiatique, péruvien, égyptien, néolithique : il y a toujours une similitude, dans la forme, dans ce que ça raconte, dans les couleurs. Un art universel, d'avant qu'il soit pollué, ou en tout cas amélioré, par la technique.

Ça me ramène aux dessins d'enfants, et à la façon de dessiner les corps, de les agencer. Un arbre, une maison, un soleil, partout les enfants dessinent pareil. J'aime cette idée de revenir à une écriture universelle, primitive.

Ton nom d'artiste, c'est 3TTMAN. Qu'est-ce que ce personnage t'autorise ?

Louis : Il me permet de faire passer des messages, avec ce personnage à 3 têtes qui peut avoir plusieurs points de vue. J'aime penser qu'il y a des nuances dans toutes les situations, qu'on n'est pas obligé de voir les choses en noir ou blanc. La troisième tête fait le lien entre les deux autres, et l’ensemble forme une contradiction indispensable au bon équilibre du personnage.

Sur une des chemises de la collection, on voit un champ, un avion, des têtes, des flammes, des fleurs. Il y a une histoire derrière ?

Louis : C'est plutôt lié au fait d'être dans le jardin. Jardiner, être dans les champs, ça peut sembler être un peu futile, c'est une façon pour moi de valoriser le travail de la terre. Mais pendant ce temps-là, il y a des guerres partout, le monde part en vrille. Dans une même situation, au même instant, plein de choses se passent. Tout dépend de la façon dont tu regardes, du point de vue que tu prends.

Une forme de pas de côté ?

Louis : Exactement, par rapport à tout ce qui se passe. Malheureusement, je ne peux pas faire grand-chose contre tout ce qui ne va pas dans le monde. Alors j'essaie de faire le bien autour de moi, d'être heureux le plus possible, et que les gens que je côtoie le soient aussi. C'est ma petite mission.

Entre le mur, la rue où tout est né, et le vêtement aujourd'hui, il y a une continuité ?

Louis : Oui, j'ai fait pas mal de vêtements. En fait, j'aime bien tout, c'est la versatilité des choses, la curiosité dont on parlait. Tous les supports sont valables, et tous sont amusants si tu sais y mettre la volonté.

Qu'est-ce qui t'attend dans les semaines qui viennent, en dehors du chantier ?

Louis : Pour l'instant, c'est assez calme, je suis à fond dans la rénovation, je ne pense à rien d'autre. Comme il n'y a pas énormément de projets en vue, j'en profite. Je mets la tête dans le guidon et j'y vais à fond.

Tu es plutôt confiant en l'avenir ?

Louis : En ce qui me concerne, oui. Je ne suis pas spécialement confiant dans l'avenir du monde, mais je préfère essayer de ne pas y penser. Travailler mon petit microcosme, et essayer, à mon échelle, de faire les choses bien, toujours guidé par le plaisir du quotidien

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Propos recueillis par Damien Gillet

Photos : Ornella Mercier &
Modèle : 3TTMAN lui même.


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