Olow x Florian Gallou
Olow x Florian Gallou
Chez Florian Gallou, tout commence par l'accumulation. On l'a donc pris au mot : pas de grandes questions, mais un inventaire à la Prévert, qu'il a rempli pour nous entre deux traits de son dessin sur notre vitrine.
Olow x Florian Gallou
Pour Blend Energy, notre collection SS26, Florian Gallou fait partie des artistes qui donnent le ton. Ses oiseaux, ses papillons, ses cafetières rêvées habitent les pièces de la saison. Alors quand il est passé à la boutique réaliser une œuvre sur notre vitrine, on en a profité pour lui poser quelques questions.
Pas d'interview classique. On a préféré un inventaire à la Prévert, des listes plutôt que des grandes questions. Parce que c'est souvent dans l'accumulation des petites choses qu'un univers se raconte le mieux.


INVENTAIRE À LA PRÉVERT
Damien : Pour commencer, je voulais te faire un questionnaire à la mode inventaire. Parce qu'en regardant ton travail, ce sont souvent des mosaïques d'objets du quotidien. Il y a déjà un effet de liste, et au travers de l'accumulation, tu racontes une histoire dans laquelle chacun peut projeter la sienne.
Florian : J'aime bien que chacun ait au moins un élément dans lequel il peut se retrouver. Quand tu as une liste d'éléments, tout le monde ne va pas être sensible à l'intégralité. Mais chacun peut y trouver au moins un truc qui le fait vivre, ou penser à autre chose, à un souvenir.
Et ça te permet d'avoir à chaque fois des compositions très différentes ?
F : C'est ça, et de pouvoir y intégrer mon univers aussi. C'est assez difficile, surtout dans les commandes. Quand on te demande d'illustrer une thématique très précise, si j'arrive à l'illustrer avec une dizaine d'éléments et que j'en fais vingt, je peux au moins en intégrer cinq à moi. Les cinq qui vont être un peu plus barrés.
Ça te permet de garder une forme de liberté créative à l'intérieur de la commande.
F : Oui. Avec Olow, je pense que ça a marché comme ça aussi. Il y a des pièces qui se rapprochent plus de la thématique, et d'autres qui sont plus issues de mon univers, de mon interprétation. Et le fait que tout cohabite ensemble, ça rend le truc moins utilitaire.
La liste de ce qui traîne sur ta table d'atelier.
F : Une tasse à café. Une plante, toujours. Un cutter. Un crayon. Un poster. Souvent un petit objet, une céramique, un truc sur lequel je peux “phaser” ou que je peux manipuler. J'ai l'esprit qui part un peu dans tous les sens, et du coup j'aime bien avoir des petites choses auxquelles je peux me rattacher visuellement. J'ai un coquetier sur mon bureau, c'est une tête de personnage, et à la place du cerveau il y a un creux pour mettre un œuf. Il est toujours là. Ça fait partie des choses qui me nourrissent.
ll y a des photos aussi, des trucs persos, avec des potes, de la famille. C'est comme si j'avais autour de moi tout mon petit univers : les choses que j'aime, les gens que j'aime.
D : C'est marrant, parce que ça correspond bien à ton travail. Il y a une forme de contemplation. Tu dessines des petits détails, on sent que tu passes du temps à observer, à laisser ton regard se perdre.
La liste des choses que tu dessines sans t'en rendre compte.
F : J'aime beaucoup dessiner des choses symétriques. La forme trouve directement son opposé, ça donne un équilibre immédiat, la même masse des deux côtés. Les plus classiques : les oiseaux, les papillons, les pommes. Ce sont les trois trucs que je dessine tout le temps.
Après, j'aime bien les personnages de face, presque robotiques. Les deux bras, les deux jambes, pas de perspective, tout est à plat. J'aime ce côté flat, s'affranchir des codes de la profondeur et tout refaire en aplats de masse.
Du coup tu proposes un autre regard, un autre point de vue.
F : Un petit peu, ouais. Et je trouve ça cool de dessiner cinquante fois un truc assez basique. Tu prends un oiseau, qui a été dessiné des centaines de milliers de fois, et tu as toujours moyen de le refaire différemment. Tourner les ailes dans tous les sens, le bec, la queue, revoir les proportions. C'est un bon exercice, même créativement, quand tu bloques sur une forme : refaire, refaire, refaire. En ce moment j'ai une grosse phase papillons.



La liste de ce qu'il y a dans tes images et qu'on ne voit pas au premier regard.
F : Ce n'est pas forcément un détail caché, c'est une manière de dessiner. Quand des éléments se superposent, se touchent, ou qu'il y a un écart entre eux, j'essaie de faire en sorte qu'une forme puisse en dessiner une autre. Quand un angle sert à deux formes en même temps et permet de comprendre les deux, je trouve ça trop cool.
Je crois que ça renvoie aux lois de la Gestalt*. Il y a des exemples connus : deux formes noires sur fond blanc, certains vont voir une troisième forme dans le blanc, d'autres ne verront que les deux formes noires. En réalité tu n'as dessiné qu'une chose, mais on peut en voir trois.
Des fois j'essaie d'avoir ça dans mes dessins. Une forme en croise une autre, et ça en dessine une troisième. Ça me permet de créer différents plans, différentes couleurs. Et ça crée des accidents, des choses que tu n'avais pas vues mais qui se révèlent intéressantes. En découpant les plans, en fusionnant les formes qui se chevauchent, je m'enlève les contraintes de la perspective. Ça fait des petits accidents qui sont cool.
La liste de ce que tu as ramené d'Argentine (Florian est né à Buenos Aires).
F : Je pense que c'est plus la culture globale sud-américaine que je trouve inspirante. J'y ai vécu quatre ou cinq ans, donc ce n'est pas un héritage fort. J'ai passé plus de temps en France. Ce qu'on a ramené de là-bas, ce sont mes premiers souvenirs d'enfance : une couleur, une odeur, une matière et des bouquins.
Quand j'étais gamin, on n'avait pas tout le délire d'internet et des réseaux sociaux. L'inspiration, on la trouvait dans des supports imprimés. Il y a des bouquins qui m'ont vraiment marqué, dont un de Jorge Enciso : Design Motifs of Ancient Mexico. ****Il avait répertorié tous les symboles des cultures précolombiennes. Que des scans, tout en noir et blanc. Et justement, il y a plein d'oiseaux, des pommes, des petits personnages. Quand j'étais petit, je m'entraînais à les redessiner, à traiter du motif, je faisais ça à 7-8 ans.
Ce sont des bouquins que j'ai encore aujourd'hui dans ma bibliothèque. Des fois je les regarde à nouveau. C'est un des rares trucs que j'avais vraiment en Argentine et que j'ai toujours.
La liste des couleurs que tu ne mélanges jamais.
F : Dans mon travail je n'utilise pas de vert qui tend vers le jaune. Et je n'utilise pas de violet, de mauve, de couleurs qui tendent vers le violet.
Il y a des teintes que j'aime vraiment réutiliser. Le marron et le bleu ensemble, j'aime bien. Rose et jaune. Il y a des associations que j'aime conserver, surtout quand je travaille avec du grain. J'ai des règles un peu bête, mais ça me fait du bien d'avoir ça. Par exemple, quand je fais du grain sur du bleu, ce sera toujours du marron. Sur du jaune, toujours du rose.
Ce sont des règles que tu as écrites ?
F : Non, c'est venu comme ça. Et maintenant j'essaie d'avoir cette rigueur-là. Après, pour des projets clients, on va me demander telle ou telle teinte, et là je me plie à la demande.


La liste des trois derniers bons repas qui te viennent en tête.
F : Des tartines. Des tartines de “kiffeur” : tu mets les produits que tu préfères sur un bon pain et basta. Des trucs simples, beaucoup d'huile d'olive, des bonnes tomates. Des pommes, et beaucoup de sardines, genre quatre, cinq fois par semaine. Miam !
Est-ce que, ce que tu manges, influence ton travail ?
F : Petite passion boîtes de conserve j’avoue, et le café aussi. Souvent je dessine des belles cafetières, alors que chez moi je peux boire du vieux café franchement pas terrible. C'est la cafetière rêvée, le truc iconographique qui fonctionne bien.
La liste des choses qui n'ont rien à faire ensemble et que tu mets quand même côte à côte.
F : Il y a des logiques de cohérence, de proximité. Mais des fois j'essaie de m'affranchir de ça, en me disant qu'on n'est pas obligé de tout justifier tout le temps. Tant qu'on capte l'idée, ça fonctionne. Une pomme avec un ver dedans, ce n'est pas pour autant que ça la rend moins attrayante.
Si j'ai de l'inspiration sur un truc, même si ça n'a un peu rien à voir et que ça passe, j'y vais. Il n'y a pas longtemps, je devais dessiner un vaccin. J'ai fait un bonhomme avec des grandes oreilles, et sa tête, c'était une seringue. À partir du moment où on capte que c'est une seringue, on s'en fout qu'il ait des oreilles : ça a marché. J'essaie d'avoir plus de lâcher-prise là-dessus avec les années.
L'autre jour, je devais dessiner un gâteau d'anniversaire. Au lieu de faire des bougies droites et un peu gentilles, j'ai fait une mèche, comme celle qu'on trouverait sur un paquet d'explosifs. J'aime bien jouer avec ces codes-là, mixer des choses sans tomber dans un truc dérangeant, mais que ça questionne un peu, qu'il y ait une double lecture.
La liste de ce que tu regardes quand tu ne dessines pas.
F : Je passe beaucoup de temps dehors, donc je regarde beaucoup les arbres et le ciel.
Les arbres, le ciel. Moins les gens ?
F : Non, je ne suis pas trop dans les foules, ce n'est pas mon délire. Et j'ai beaucoup de mal à lire, donc je regarde très peu d'œuvres imprimées, même des bandes dessinées. Alors qu'il y a sûrement pas mal de choses intéressantes là-dedans.


La liste de ce que tu n'arriverais jamais à dessiner. Et cette question, au fond : quand on est illustrateur, est-ce qu'on sait tout dessiner ?
F : Ah non, pas du tout. Il n'y a pas longtemps, on m'a demandé de dessiner les fonds marins, et j'ai trouvé ça flingué, ce que j'ai fait. Vraiment. Je ne suis pas très branché poissons, monde aquatique. Alors qu'il y a plein de choses cool à dessiner là-dedans.
Et avec le temps, j'ai enlevé des détails. Je n'aime pas dessiner les yeux, le nez. Je trouve que ça donne trop d'identité au dessin d'un coup, et on a tendance à catégoriser le style des gens par rapport à la façon dont-ils dessinent ça. Maintenant j'essaie de simplifier au max, pour que ce soit plutôt l'attitude et la couleur qui donnent la personnalité du personnage. Ici, il n'y a pas d'œil, je trouve que c'est plus contemplatif.

La liste des pièces que tu garderais de ce que tu as fais pour Olow.
F : Je dirais la chemisette hyper colorée Aloha Life multicolore. C'est une des pièces que je préfère dans ce qu'on a fait. Je kiffe le délire qu'il y en ait partout. À la base, j'avais dessiné un format assez fermé, je m'étais un peu enfermé dedans. Le fait que ce soit la team Olow qui l'ai retravaillé à sa sauce, ça m'a fait le redécouvrir en voyant le truc fini. J'ai reçu la petite dopamine du truc terminé.
Ensuite, le t-shirt Life écru, c'était mon premier dessin en monochrome. De le voir imprimé, ça m'a donné confiance dans cette direction-là.
15h00. La boutique ouvre. On range le micro.

Propos recueillis par Damien Gillet pour Olow / Photos : Nina Ducleux
*Lois de la Gestatlt : La psychologie de la forme, théorie de la Gestalt est une théorie phychologique et philosophique et proposée au début du XXe siècle selon laquelle les processus de la perception et de la représentation mentale traitent les phénomènes comme des formes globales plutôt que comme l'addition ou la juxtaposition d'éléments simples.
Photographies : Nina Ducleux