Dans les carnets de Cécile Jaillard
Dans les carnets de Cécile Jaillard
Après un périple en solitaire à sillonner le Maroc, entre session escalade dans le Haut Atlas et fresques dans des écoles l'artiste nous livre ses carnets de croquis et récits de voyage.
Dans les carnets de Cécile Jaillard
Extraits du journal de bord de l'artiste
Lorsque nous avons construit la collection, l’artiste multi-casquettes Cécile Jaillard a tenu à nous embarquer au Maroc avec elle. Après un périple en solitaire à sillonner le pays, entre oliveraies, session escalade dans le Haut Atlas et fresque dans des écoles, elle nous livre ses carnets de croquis et récits de voyage.
Dimanche 10 mars
Départ de Paulina et Kathy.
Pour ma part, je décide d’aller à l’ouka.
Ce matin, malaise et sensation d’inconfort.
J’ai peur de prendre le bus seule, je ne me sens pas à l'aise. Au final, je me lance. Sur le chemin, Omar me prend en Mobylette et me dépose à l’arrêt de bus. C’est cool ! Je prends le minibus 25 et je m’arrête à l’ouka.
Je vais au jardin biologique, c’est 20 dirhams. J’ai raté la réservation pour la visite guidée, dommage. Ce n'est pas très intéressant, mais le chemin pour y aller me met dans l’ambiance. Les enfants me disent bonjour, deux petites filles viennent vers moi, me prennent la main et me font un bisou !
Sur la carte, je vois une rivière. Je me dirige là-bas. En effet, le lit est sec, plein de trucs en plastique et de cailloux. Déception. Un camion passe, le conducteur ouvre la portière et me lance des clémentines. Je viens d’en manger une, mais j’en ai jamais assez, je les mange.
Je remonte vers le souk. Trouve l’entrée du village. Personne, je suis la seule touriste. Des enfants m’accueillent joyeusement, et crient « 1 dirham, 1 dirham ». À la place, je leur offre ma dernière Clémentine qui vient du jardin de Karine. Je redescends et me retrouve un peu dépitée. Je crois que j’ai fait le tour et j’achète des bananes 1 kg pour 10 dirhams. Un type vient m’aider à la traduction suite à un malentendu avec le vendeur. L’affaire est réglée, je continue ma route à la recherche d’un déjeuner.
Je n’ose pas aller dans un café, paraît-il, que c’est pour les hommes ! Bref, je suis perdu. Un type me fait signe de m’asseoir. Je les ai vu à l’aller. Une table avec six ou sept vieux, qui boivent le thé. Ils m’offrent un verre, et de la soupe de fèves avec du pain, je leur donne des bananes, ils m’offrent des clémentines.
On discute. "Bienvenue, bienvenue" encore du thé ! L’échange est rigolo. Le mec qui m’a fait la traduction est aussi là, il fume un joint et m’aide pour traduire ce que les vieux me disent. 20 minutes. Après, je repars suivi par le traducteur que je remercie.
J’engage la conversation. Il me dit qu’il habite juste à côté et qu’il cultive quelques légumes. Il m’invite à faire un tour ! Il est 13 heures à peine et je ne partirai qu’à 18 heures ! Il fait partie des premières familles berbères qui sont ici. Trois familles à la base qui fonctionnaient sur le troc, en totale autonomie. Mohamed est berbère. Il a appris l’anglais et le français en faisant guide pour les touristes. Depuis, il traduit pour tout le monde.
Comme il parle plusieurs langues, il aide la police en cas de litige. Du coup, il connaît toutes les histoires, magouille, potin. Il n’est pas musulman. Il pense que Dieu est partout, dans tout et que chacun fait comme il veut. L’islam ne l’intéresse pas car il voit beaucoup de gens faire de mauvaises choses en vrai, et qui après vont à la mosquée. Ça l'écoeure. Il reproche à l’État d’utiliser la religion pour contrôler les gens. Car ici l’État et l’islam ne sont pas séparés ! Les islamistes veillent à ce que tout le monde pratique correctement. Si tu es musulman, mais que tu veux changer de confession, tu vas en prison. Donc, au pire, tu fais semblant.
Mohamed distille l’eau-de-vie avec les figues du jardin. Ici, même les musulmans boivent apparemment. Tant que ça reste chez toi et que personne ne le voit, on ne t’embête pas. Il m’a dit que je pouvais manger et boire du café où je voulais.
Dans le boui-boui à tajine, sois tu commandes un plat, sois tu ramènes tes légumes et pour 10 dirhams, le cuistot te les cuit dans un tajine, avec ta viande aussi si tu en veux. Moi qui n’ose pas ! Il y a toujours des hommes qui mangent. Mais Mohamed m’a dit « tu fais ce que tu veux ». En fait, il est guide, mais aujourd’hui, c’est son jour off. Des gens qui le connaissent pense qu’il est avec une touriste habituelle. Mais il répond qu’il est avec une amie et qu’on se promène... Trop sympa !
Il me fait visiter son jardin et les champs des voisins. Il m’emmène sur un promontoire d’où on peut voir tout le village. Puis on va chez sa mère en face, et il m’offre le thé ! Hop, on traverse la rivière, « les Berbères, ils portent leurs copines sur le dos pour traverser ». "Tu es ma copine aller, hop sur mon dos !" Et me voilà sur le dos de Mohamed. On arrive chez sa mère, il me présente son frère. On arrive sur le toit terrasse. Je n'en reviens pas. Puis il me présente à son oncle, très bavard, qui a travaillé à la mairie. On redescend, dans la rue principale, on va acheter de quoi faire un tajine. Hop du poulet, puis il m’emmène dans une allée avec lui. On entre. Waouh ! Un four à pain ! Tous les pains des boutiques autour sont en fait ici. Le boulanger en est fier et fait le beau quand je le prends en photo. On arrive chez lui, on coupe les légumes. Mohamed vit seul, c’est un peu le bazar. « Tu vois, je n’ai pas de femme, c’est pour ça tout le bazar. » Il a un chat et des chatons qui arriveront dans un mois.
Mohamed héberge aussi un jeune très gentil qui s’est brouillé avec le voisin chez qui il travaillait. En attendant qu’il trouve un job ailleurs, il dort chez lui. En attendant que le tajine cuise, on repart faire un tour. Il veut me montrer comment faire le zeling (mosaïque) mais la boutique est fermée. Il m’explique qu’il faut du sable pour aplanir, du ciment ensuite, puis tu poses les carreaux en mettant aussi une bonne couche de ciment sur chacun d'eux, puis tu recouvres de ciment blanc pour bien boucher les trous et tu enlèves l’excédent. Parce que Cathy veut faire le sol en mosaïque de la nouvelle chambre et elle m’a proposé de m’en occuper. Il me dit qu’il est arrivé ici en 1990, et qu’il a 34 ans. Il n’est pas trop sûr. Comme il vient d’une famille berbère, les papiers administratifs et l’acte de naissance sont un peu aléatoires.
Il me raccompagne au bus et je lui offre un café. Je lui ai laissé mes bananes aussi. Je lui ai proposé de venir l’aider à la ferme bientôt et je lui ramènerai une bouteille de vin blanc de Marrakech. Aujourd’hui, j’ai attrapé mon premier coup de soleil.
Lundi 11 mars
Compost. Semi de tomate. On a aussi planté des graines d’aubergines de Valence et de salade que je lui ai ramenée. Il commence à faire chaud. Demain 30°. J’ai préparé des bocaux de lactofermentation d’épinards, sauvages, mauve et capucine.
Jeudi 11 avril
Petit-déjeuner avec la famille vers 8h-9h.
Arrivée, de Nadine et Rachid.
Départ pour Tizi à pied avec Nadine, environ 30 minutes de marche. Arrivée à l’école, perchée tout en haut du village. Accueillies par Malika. Comme ils me proposaient de reproduire un coloriage moche, je me suis dit que c’était l'occasion de faire une fresque figurative. Le matin, je réfléchis et je dessine des propositions. Vers 11 heure, on fait l’atelier peinture. Prétexte pour moi pour faire de la peinture perso.
Déjeuner chez Malika.
Elle vit chez sa mère avec sa sœur de 25 ans et ses deux enfants. Youssouf et Andain. Cinq ans et neuf mois. Je ne sais pas où est son mari. Le père et le grand- père, je ne les verrai pas. Nourdine me dit plus tard que son père est malade et perd la tête. On retourne à l’école et je dessine la première fresque.
On ne se comprend pas avec Malika. Je ne comprends pas bien, je crois qu’il n’y a pas cours cet après-midi. Du coup à 17h, Malika me propose de rentrer. Beaucoup de temps à tuer sans pouvoir parler. Malika n’est pas très à l'aise. Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de rentrer à Tizi.
C’est con quand même.
Non. Sortir de sa zone de confort. Pour sauter à pieds joints dedans et me faciliter la tâche, je joue avec les enfants et leur dessine les mains. Ils se prêtent au jeu ! C’est très facile, pas besoin de parler la même langue. Moins évident pour Malika qui reste en retrait. On sort faire quelques courses, les enfants nous accompagnent. Ils se mettent à ramasser des fleurs en chemin pour me les offrir, je me retrouve avec les mains pleines de jolies pétales.
En arrivant chez Malika, ils posent pour les photos et je leur colle des pétales sur le visage. C’est très rigolo et créatif, ils s’amusent beaucoup. Ça commence un peu à les exciter et a la tombée de la nuit, ça joue, crie dans tous les sens et ça me fatigue maintenant. Leur mère arrive et elle les fait partir. Les deux petits sont très tristes et pleurent, car ils voulaient rester dormir avec moi chez Malika. Trop chou.
C’est l’heure de dîner.
Cuisine. Les femmes sont autour de la table. La mère prépare le repas et je l’observe fascinée. Ça a l’air tellement simple ! En 20 minutes, les pâtons sont prêts, aplatis en galette et reposent 20 minutes, puis ça part au four. Pendant ce temps, on prépare le tajine et les frites avec Malika. La grande sœur allaite, le chaton se balade. On communique avec le dessin. Je fais des coloriages pour Youssouf. Les feutres qu’il m’a offert sont très pratiques pour occuper, aborder les enfants.
On dîne ensuite dans le salon sans les hommes sauf Youssouf, puis le salon se converti en chambre. Je dors sur les couvertures chez Ilham avec Malika et sa petite. Malika dort avec son foulard. Le village en contrebas est plongé dans le noir, mais un néon clignote tout en haut du minaret, ambiance boîte de nuit. On entend les chants de la prière, la lecture du Coran, c’est très beau.
Samedi 20 avril
Réveil, petit-déjeuner, lecture. Je croise Hassan. Il n’est pas chaud pour grimper, trop fatigué de ces cinq jours de randonnée. OK pour que je dorme chez lui samedi soir. Descendre de la montagne à pied. Arrivée de Hassan, chicha, prière, chat, cheminée, biscuits, télé. Un jour de pluie posé. Puis balade à Houlme. On monte dans le village très joli. Ça sent l’humus et la terre humide.
Jeudi 4 avril
Ouarzazate. Paysage incroyable. Impossible de dormir. J’ai les yeux grands ouverts. Je rencontre V. et Anna. Espagnols. Ils vont aussi au festival. À la base, je ne comptais pas y aller, mais un type m’en a parlé à la gare de bus. Donc je change mes plans.
Arrivée à Ouarzazate. L’auberge est super loin. J’arrive en avance. Je prends un café. Je m’installe, je suis toute seule dans un dortoir à 12. Parfait. Balade. Rencontre de Rachid dans la casbah. On boit le thé. Il me fait visiter la casbah. C’est en travaux par l’Unesco. Ensuite balade dans la nouvelle ville, marché nocturne. Stop aux boutiques de tapis. Le mec force pour me vendre des trucs. Je fuis. Encore 40 minutes de marche. Très mal aux pieds.
Arrivée auberge, dodo à minuit.
Vendredi 5 avril
Petit-déjeuner. L’allemand qui est là a peur de se brosser les dents avec l’eau du robinet. Je pars avec mon sac à dos. Mal aux pieds ! Galère.
Dans un resto conseillé par un jeune à qui je demande l’avis, je croise Anna. Pas de place dans le bus pour pour eux. Je vais y aller seule. Je repasse voir Rachid, discussion. Je repars à la gare. Lecture, attente. Bus, je somnole. Superbe paysage. Désert, nuit, arrivée à 22h. Nuit, vent.
Je rencontre Mohamed à la sortie du bus. Il me propose son hôtel pour 100 dirhams avec petit-déjeuner. OK, j’y vais. Hôtel chou ! J’ai une chambre pour moi avec un lit double cosy. Retourne au festival. Mohamed reste avec moi. J’aurais aimé être seule ceci dit.
Toutes les pièces en collaboration avec Cécile Jaillard
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