Cheval Tattoo Club, peindre pour se comprendre
Cheval Tattoo Club, peindre pour se comprendre
Briand, aka Cheval tattoo, artiste emblématique de la collection FW26, dessine des tigres, des visages en demi-lune, des gens qui dansent. Derrière ce trait naïf, Briand est un personnage qui se pose beaucoup de questions, rencontre.
"Sur la route de nos histoires, secoués par les vents d’émotions, nos êtres naissent puis se confirment dans l’espace terrestre et sociétal. Certains vents sont si forts qu’ils nous décalent de ce qu’on pense être le bon chemin à suivre, celui qui nous fond dans la masse et nous embrasse d’un sombre baiser charmeur.
Il existe une liberté discrète et lumineuse dans nos châteaux intérieurs, qui, au premier abord, peut créer de la peur. Mais ce n’est pas moins que l’univers entier qui nous invite à être sauvages dans l'expression du pas de côté.
Une chance à saisir de toute évidence."
- Cheval Tattoo Club
Briand fait partie des artistes de la collection Invisible Happiness. Il dessine des tigres, des visages en demi-lune, des gens qui dansent, avec un trait naïf qui pourrait laisser croire à une forme d’insouciance. Mais Briand est un personnage à vif, qui vit tout par l’émotion et ne cesse jamais vraiment d’expérimenter. Il y a chez lui quelque chose de profondément spirituel et en même temps de très punk, une façon d’aller volontairement très loin, parfois jusqu’à l’extrême, pour gagner du recul et voir plus large. Ce qui l’attire, ce sont les questions qui nous dépassent : l’univers, les liens invisibles qui relient le vivant, tout ce qui nous paraît déconnecté et qu’il cherche justement à relier. Le plus étonnant, c’est que cette quête de sens le ramène toujours vers des choses très simples, comme si comprendre servait d’abord à épurer. Rencontre avec un artiste en quête.
Hello Briand, ça fait un moment que l’on te suit, toute cette histoire a commencé par quoi ?
Briand : Hello. Mon histoire d’artiste a commencé par la peinture, avec trois ans d'arts appliqués et deux ans de Beaux-Arts. Mais avant de faire ces écoles, je faisais du graffiti et j’ai adoré ça. Je me rend compte aujourd’hui que c'est le graffiti qui m'a ouvert à tout le reste.
Qu'est-ce qu'il t'en reste ?
B : Je pense que mon trait naïf vient de là. J'ai vite accroché au graffiti « ignorant », une façon de faire les lettres un peu maladroite, presque enfantine. Ça ne m'a jamais quitté. À l'école, j'étais en option illustration et je me suis retrouvé direct dans l'illustration pour enfants. Petit à petit, j'ai fait des ponts avec l'art primitif et l'art brut.
Dans le graffiti, on passe des années à travailler ses lettres on fait ses gammes en quelque sorte. Le style ignorant prend lui le contre-pied de cette routine. Lettres de travers, traits maladroits exprès, dessins qui ont l'air faits par un enfant. Ça a l'air facile comme ça, ça ne l'est pas du tout. Désapprendre à dessiner la belle lettre, c'est un vrai boulot. Et c'est exactement cette liberté-là que Briand a gardée.
Ça fait combien de temps que tu vis de ton art ?
B : Ça fait seulement sept ans. Je suis sorti de l'école à 20 ans, j'en ai 38, il a fallu s'accrocher ça a pris du temps. Je bossais à côté, j'étais cuistot, je refaisais des apparts. Fallait assurer les arrières, alors la peinture passait souvent après.
Et qu'est-ce qui a tout débloqué ?
B : Le Covid comme pas mal de monde, ça a été pour moi un vrai exutoire, je n’ai pu faire que ça. Juste avant les confinements, une marque de skate m'avait contacté pour une capsule. Les gens ne faisaient rien, ils passaient leurs journées sur Insta, moi, je produisais non-stop. Quand on est sortis du confinement, la capsule est sortie aussi sec. Ça a relancé la machine, et là j'ai commencé à en vivre.
Pourquoi le tatouage, pile au moment où l'illustration décollait ?
B : Parce que j'en ai toujours été proche, et j'avais de plus en plus de potes qui me demandaient des dessins pour aller se les faire tatouer ailleurs. À un moment je me suis dit, bon, je vais apprendre et le faire moi-même, mon trait s'y prêtait déjà. Mais se mettre au tatouage, c'est pas rien, hein. Aujourd'hui j'ai mon studio, le Cheval Tattoo Club.
Comment le tatouage s'est mélangé au reste ?
B : Au début, je découpais des bouts de mes peintures pour en faire des flashs, et après j'ai dessiné de vraies planches, comme tout le monde. Maintenant c'est l'inverse, c'est dans mes flashs que je vais piocher pour composer mes toiles.
Un flash, c'est un dessin prêt à être tatoué, que les tatoueurs rassemblent sur des planches accrochées au mur du studio ou postées sur Instagram pour que le client choisisse dedans. L'habitude vient des salons américains du début du XXe siècle, où passaient beaucoup de marins. Chez Briand, les flashs servent aussi de réserve de motifs, pour la toile comme pour le textile.
Quand tu dessines, tu sais déjà si ça finira en toile ou en tatouage ?
B : Non, moi je crée des sujets, et après je choisis comment je les traite. En tatouage, c'est la ligne qui fait tout : un contour, des aplats de noir, et ton sujet apparaît. En peinture, je le peins de l'intérieur, c'est la couleur qui le fait sortir du fond.
Le tatouage, ça te bride ?
B : Ça laisse moins de place à la spontanéité, c'est clair. Je fais du noir et blanc, donc pas de freestyle, faut que je sache où je vais. Si je fais un gribouillis sur un flash, une texture un peu au pif, il faut que je l'imite à l'aiguille, parce que le même geste, je peux pas le refaire sur la peau.


Et le vêtement ?
B : C'est un peu entre les deux. Mes flashs sont déjà très graphiques, donc en logo ça marche super bien, imprimés en grand sur le vêtement ou avec un détail recadré pour un petit visuel devant c’est parfait. Le côté illustration passe bien aussi, parce qu'avec la sérigraphie aujourd'hui tu retrouves presque la texture du pinceau. Et tu peux mélanger les deux, ça j'adore.
Beaucoup des artistes avec qui on bosse sont tatoueurs. Ils ont un truc en plus pour le textile ?
B : Je pense, ouais. Un tatoueur cherche pas à remplir une feuille A4, son dessin tient tout seul. Tu le mets dans un rond, dans un rectangle, où tu veux, il fonctionne.
Entre ta première capsule et aujourd'hui, qu'est-ce qui a bougé ?
B : Il y a un monde entre ce que j'ai proposé à cette marque de skate à l’époque et ce que je peux proposer maintenant, et ça vient de moi, pas des marques. J'ai pris de la bouteille, je vois mieux ce qu'on peut faire. Les limites que je m'imaginais avant, en fait, elles existaient pas, je manquais juste de recul.


Quand on t'a briefé sur le thème « Invisible happiness », ça t'a évoqué quoi ?
B : Au départ on parlait de « pas de côté », c'était large. Mais ça tombait bien, parce que c'est un peu là que j'en suis : je cherche une création plus libre, plus spontanée, qui part de l'émotion, un truc plus brut, comme quand t'es gamin.
Il y a des animaux partout dans tes dessins. Ils te laissent dire des choses qu'un personnage ne dirait pas ?
B : Bien sûr, un animal, ça installe un climat symbolique. Des fois je sais pas ce que je veux dessiner, je sais juste que j'ai un truc à sortir, alors je pose c’que j’appelle « un climat » et le cerveau se fait son histoire. Et souvent ça tombe plus juste que si tu illustres un texte au pied de la lettre, parce que si tu dessines la scène telle qu'elle est décrite, la réaction reste très basique. Moi, quand on me donne un sujet, je fais un détour, je cherche l'ambiance de ce que je veux dire, j’essaie d’être plus fin. Et puis l'idée, c'est aussi de me surprendre moi.
Faire parler les bêtes pour parler des hommes, Ésope le faisait déjà, et La Fontaine s'en est servi pour se moquer de la cour sans trop de risques. Les tigres de Briand ne racontent pas d'histoire aussi précise, mais le principe n'est pas si loin : l'animal pose une ambiance et chacun y projette ce qu'il veut.
Ça a toujours été comme ça ?
B : Ça s'est affiné avec le temps, mais ouais. Au fond, je l'ai toujours fait pour l'introspection : chercher qui je suis, qui on est, nous, notre place, ce qu'on fout sur la planète, quoi. On appelle ça une quête, et le mot est un peu mal vu, ça fait un peu « perte de temps », mais pour moi c'est central. Apprendre à se connaître, comprendre comment tu réagis à tes propres émotions, et après tu traverses plein de situations avec un peu moins de panique. Aujourd'hui, je sens que le message passe.
Le motif qui revient le plus en ce moment ?
B : Le tigre, et des visages en demi-lune. Je voyais que ça parlait de plus en plus aux gens, et moi je les aimais bien, donc quand j'ai pas d'inspi, je commence par eux. Mon univers est posé, et après je peux amener du neuf autour. C'est toujours les mêmes figures, mais si tu les mets à côté d'autres éléments, elles racontent autre chose. C'est un langage, en fait, mon langage.


Dans la collection “invisible happiness”, tu as une pièce préférée ?
B : Ouais, l'ensemble veste et pantalon avec les personnages qui dansent (Veste Akka Life Dance Denim Bleu). Graphiquement ça marche super bien, et le message est populaire, dans le bon sens du terme, parce que des gens qui dansent, ça parle à tout le monde. Mon style est peut-être un peu niche, mais cette pièce-là, je pense qu'elle rassemble.
Tu as des envies pour la suite ?
B : Les défilés, ça me trotte dans la tête. La haute couture c'est pas forcément mon univers, mais quand un défilé fait appel à un artiste, la démarche va beaucoup plus loin. Moi, ce qui me plairait, c'est de penser le décor, et pas juste une fresque au fond, hein. Des éléments de mes peintures en volume, qui flotteraient, suspendus à des fils, avec une collection reliée au décor, pour garder le fil de l'histoire du vêtement jusqu'à la scène.
Plus proche de l'œuvre d'art que de la pièce graphique ?
B : C'est ça, mon trait restera naïf, mais la mise en forme, non. Le but, c'est de garder ce côté « mal fait bien fait », la spontanéité, tout en restant pro, et que les gens reconnaissent la patte.

Propos recueillis par Damien Gillet
Photographies : Nina Ducleux & Alberto Scattolin
