En Octobre, soit tu t’enfermes dans ton 2 pièces à écouter du folk sauvage (A force de te concentrer sur les sons de l’harmonica, qui sait, ils t’emmèneront peut-être jusqu’au Kentucky…), soit tu prends ton van en patience et tu te barres. J’ai donc choisi d’écouter du folk sauvage dans mon van.

Galice: 792 km vs/ Cap Ferret: 212 km

Pour être honnête, j’avais l’intention de partir en Galice quelques jours, histoire de profiter de l’été Indien, avachie sur une serviette de plage en polaire, à prononcer des mots qui sonnent comme un gros tapas dans la bouche de Penelope Cruz,  en sirotant une grenadine. Oui, la grenadine provoque chez moi une extase infantile au même titre que la vue de la poêle inondée d’huile de chez mamie ou l’odeur du tabac froid dans la chambre de mon grand-père, qui pense encore pouvoir nous faire croire qu’il a arrêté de fumer. Bref, en d’autres termes, j’étais à la recherche de mon bronzage, disparu sans laisser de trace depuis Août. En jetant un oeil à mon compte bancaire (allez savoir pourquoi je ferme toujours un oeil quand je crains le pire…) ainsi que l’essence restante dans mon Hyundai, un trip dans le nord de l’Espagne me semblait tomber assez mal. Je me souvenais alors d’une mauvaise aventure dans une cidrerie, d’une bagarre qui avait mal tourné avec un certain gaillard prénommé ‘José’, d’une semi noyade dans une eau brune entre les algues et les cailloux, d’un tapas au poulet, plus gras que celui de Mamie. Non, je ne pouvais pas trahir Mamie. Je disais non à la Galice.

On a souvent tord de croire que le bonheur se trouve au Sud. Je voulais défier les croyances et bouleverser mes préjugés. Ma boussole indiquait le Nord et je ne tardais pas à m’en trouver aussi troublée que l’eau d’un aquarium dégueulasse.

 

Le voyage bucolique, le long de l’Atlantique

« Léon » n’est pas seulement le roi qu’on salue le premier jour des fêtes de Bayonne et qu’on vénère simplement parce qu’il nous permet de se torcher la tronche pendant 5 jours. Non. C’est du moins ce que j’ai appris durant ce voyage. Léon est aussi une ville dans les Landes qui n’a d’intérêt que son lac paisible hors saison, ses barques laissées à l’abandon comme on entasse de vieux jouets usés, ses pédalos en forme de cygne géant, aussi atypiques qu’un chat dans une baignoire. Le lac de Léon en Octobre, c’est un peu un coin de paradis paumé qui n’attire que les joggeurs locaux, les retraités allemands peu frileux, la tenante du golf miniature qui n’a pas fini de balayer les feuilles mortes sur son gazon bien trop parfait, et moi. Une paumée dans un coin paumé, ça a du sens. Ce voyage commençait à me plaire.

Il y a ce ponton qui surplombe le lac sur une dizaine de mètres, ces morceaux de bois cloués là, comme pour inciter quiconque à laisser pendre ses pieds dans l’eau transparente et à profiter du silence.

L’océan est tout ce que je connais. Ses marées, tantôt hautes, tantôt basses, ses caprices qui foutent la trouille, ses habitudes de mère célibataire instable, lunatique et frivole. Alors, me retrouver face à une étendue aquatique aussi calme qu’une flaque d’eau en Corrèze, imperturbable, presque fossilisée dans sa douce mobilité, me perturbe. Pas l’ombre d’un blond à l’étroit dans son néoprène. Aucun signe de cinquantenaire en slip de bain qui bombe le torse, et le reste. Seul le cygne continue de me fixer, comme s’il attendait quelque chose de moi. Moi qui croyais les pédalos pédés. Mon Dieu, quel amalgame.

Je gare mon van à quelques mètres à peine de la plage de sable blanc, je laisse entrer les derniers rayons de soleil encore capables de réchauffer mon 6m². La lumière est vive, les couleurs sont chaudes, le lac est clair, limpide, aussi glassy qu’un matin d’hiver à la Côte des Basques. Le ciel encore bleu, le soleil toujours plus bas. Je me demande comment je suis arrivée là. C’est en empruntant des chemins spontanés qu’on se retrouve par découvrir l’immensité. Je suis seule au monde face à une beauté que je ne connaissais pas. Paisible, fraîche, fragile et presque vierge.

Des saucisses au camping gaz n’ont jamais été aussi bonnes, un coucher de soleil au mois d’octobre n’a jamais été aussi solennel. Je dis bonsoir à cette merveilleuse journée, au cygne voyeur et aux pédalos pas gays.

 

8h du matin. On frappe à la carrosserie du Nautilus. Trois coups secs et décidés capables de faire sursauter la momie d’Hatchepsout. Mon coeur non plus n’est pas habitué aux aléas de la vie en solitaire en pleine nature. Je comprends alors que malgré l’absence totale de traces humaines en cette période de l’année, les employés de la mairie n’oublient pas de s’enrichir avec le prix des places de camping car. Pourtant, mes traces d’oreiller sur la joue, mon jogging trop ample à la Bridget Jones et mon sweat à capuche un poil trop masculin semble amadouer la dame. « Vous me faîtes pitié » dit-elle. Ma fierté n’est pas assez réveillée pour se sentir blessée. J’évite une amende de justesse. Ma gueule d’adolescente et mon style de nomade appauvrie ont eu raison de son sens du devoir. J’hésite à lui proposer de partager mon petit déjeuner face au lac. La route est encore longue. Je reprends la route, mon porte-feuille encore plein de pièces rouges, un café dans le gosier et la tête pleine de beauté automnale.

 

Biscarosse en carrosse

Derrière chaque virage se cache une surprise. En van, tout prend du sens, tout est perceptible, visible, sensible. On est comme dans une bulle ouverte sur le monde. Musique en fond, le spectacle en continu semblable à un cinéma en plein air sans les pop corns et les cons qui ne cessent de parler. Puisque les autoroutes ne servent à rien, à part à aller vite, quand on a que le temps comme allier, on prend les petits chemins.

Vieux Boucau. A part le nom, le reste est chouette. Les maisons de vacances sont abandonnées. Le luxe ne s’arrête pas à  une salle de bain en marbre mais il commence quand on a le pouvoir de choisir où vivre, suivant les saisons. Vieux Boucau est une ville fantôme qui n’effraie pas. Les routes sont ensablées comme si le peu de voitures passées par là récemment avaient décidé de faire demi tour. Le bon goût n’appartient apparemment pas à la majorité.

Saint Girons Plage. Tout est dépeuplé. Les surf shops sont barricadés et les commerces vidés. Le sable a remplacé la célèbre boule de paille des Westerns des années 50. La poste a même préféré condamné les boîtes aux lettres durant quelques mois.

Les voyages en van sont sans doute les seuls moments où on peut faire l’apologie de la pauvreté, où le manque d’argent devient futile, superficiel et secondaire. Et c’est comme ça que je suis tombée sur un côté du lac de Biscarosse: un panorama qui rassemble les stéréotypes de beauté des guides touristiques. Les touristes en moins. La forêt est garnie de pins. Tous les mêmes, tous immenses. A croire que la cime des arbres fait la circulation dans les nuages. Je sors du van. Cette odeur de résine et de bruyère pique agréablement le nez. Le Lac de Biscarosse n’a rien à envier au Roi Léon. C’est décidé. J’installe ma table en plastique sur une île déserte. Je me déshabille et cours à grandes enjambées dans une eau délicate en tenue d’Eve. Je pense tout haut. « Il est au sein des bois un charme solitaire, un pur ravissement au confins du désert, et de douces présences où nul ne s’aventure au bord de l’océan qui gronde et qui murmure sans cesser d’aimer l’homme, j’adore la Nature. » Lord Byron. J’ai la chance de pouvoir vivre pleinement l’existence insolente d’un voyage exquis. Je suis une naufragée, à cet instant précis. Merci Octobre.

 

Cap au Nord, mille sabords!

Ici, même le café froid me semble délicieux. C’est agréable de promener sa maison. Le matin, au réveil, le ciel est cotonneux, les ostréiculteurs ont le sommeil léger, les pêcheurs sur la baie commencent à travailler. Les mouettes se réveillent, les bateaux ont encore les pieds au sec. Il est 9h au Cap Ferret.

« Elle est pas belle la vie? » me demande une maitresse d’école, en tête de peloton d’une classe d’une trentaine d’élèves. « La plus belle vue au monde » ajoute un local en vélo. Le port du Cap Ferret est un village de pêcheurs dont la seule attraction est le bar réservé aux membres du club de pétanque. A croire que le temps passe plus lentement qu’ailleurs. A croire qu’on EST ailleurs. Sur un île déserte et désertée de tous, sur un autre continent, loin et différent. Les maisons sont en bois, bleues, jaunes ou vertes. Le panneau « Pirates Quarters » sur l’une d’entre elles met en garde ou fait sourire. Les barques entreposées dans les jardins servent de pots de fleurs géants. Les paniers d’huitres sentent fort, les chiens dorment sur les terrasses. J’ai atterri par hasard sur une pièce unique, ce genre de trésor qu’on ne veut dévoiler.

Je me dis qu’il existe encore des coins paradisiaques, où les gens ne connaissent pas les angoisses inutiles. Je me dis que j’ai de la chance de pouvoir vivre ça, de pouvoir dire tout haut que j’ai été là-bas.

 

Oui, aujourd’hui, j’en suis sûre. La pauvreté est l’atout du voyageur, sa chance, sa force, sa boussole, celle qui le guide dans des lieux uniques. « Ceux qui sont fiers d’être pauvres tapent dans leurs mains! Clap clap… Ceux qui sont fiers d’être.. na na na… »